L’IA ne tue pas les écoles. Elle révèle celles qui devaient mourir (1/2)
Ce que les créanciers ont compris avant tout le monde, et ce que ça signifie pour l’avenir des écoles supérieures.
Regardez ce graphique :
C’est l’évolution de la dette obligataire d’un des plus grands groupes d’enseignement supérieur privé français. Je ne donnerai pas le nom, ceux qui suivent le secteur l’ont déjà reconnu.
A partir de fin 2025, la dette s’est effondrée. De ~100 à 76 en quelques semaines. -23% sur la valeur faciale d’une obligation, plus de 160 millions de pertes latentes. Ce décrochage du cours indique que ceux qui ont financé les dernières acquisitions de ce groupe pensent que le groupe ne sera potentiellement pas capable de rembourser son crédit à échéance. C’est la première fois qu’une perte tangible apparaît aussi clairement pour un des plus gros LBO du marché de ces dernières années.
Pour les non-initiés : quand le marché obligataire fait ça, c’est qu’il pense que l’émetteur ne pourra peut-être pas rembourser. Les créanciers votent avec leur argent et là, ils votent “mort annoncée”, un peu comme pour Altice, Casino et consorts.
En finance, on appelle ça un credit event silencieux. Pas de gros titre dans Le Monde, dans Les Echos ou dans le moindre média spécialisé. Evidemment, pas de communiqué de presse ni communication de cette situation auprès des salariés mais juste une courbe qui plonge sur Bloomberg Terminal pendant que les équipes continuent de faire comme si de rien n’était.
Ce groupe possède plusieurs écoles, des milliers d’étudiants, des campus partout en France et les meilleures reconnaissances possibles sur ses formations. Sur le papier, c’est un empire, mais sur le marché de la dette, c’est un malade qui approche de la phase terminale…
Pourquoi ?
Parce que le modèle qui a fait leur fortune (racheter des écoles, les remplir d’étudiants à coups de marketing et pousser un maximum de personnes vers des niveaux Bac+5 assez peu exigeants)… est en train de mourir.
L’IA accélère tout. Elle ne crée pas la mort, mais elle révèle celles qui devaient mourir. C’est la thèse que je développerai dans les prochaines lignes.
Concernant à ce groupe, j’étais très étonné d’entendre la mention de celui-ci par un CGP (Conseiller en Gestion de Patrimoine) sur une émission dédiée aux placements en crédit privé sur BFM Business il y a quelques mois… Lorsqu’on essaye de refourguer ce type de dettes à un particulier en lui faisant miroiter des ROI incroyables, c’est bien là l’appât du pigeon ultime qu’attendent les investisseurs pour ne pas assumer leurs pertes.
Bref…
Ce qui suit est un ensemble d’idées sur l’évolution du capital humain (ma douce passion…) à l’ère de l’IA et c’est probablement la “thèse” la plus importante que j’ai formulée depuis que j’écris.
Petit repère temporel.
J’ai commencé à écrire sur l’EdTech et l’avenir de l’éducation en 2020. Exactement au moment que Matt Shumer (CEO d’HyperWrite, investisseur AI, et auteur du post le plus viral de la semaine dernière (20 millions de vues sur X en 24 heures) utilise comme point de comparaison dans son essai Something Big Is Happening : février 2020. Le moment où quelques personnes parlaient d’un virus que personne ne prenait au sérieux. Trois semaines plus tard, le monde avait changé.
En 2020, j’écrivais que la EdTech allait transformer l’éducation. Cinq ans plus tard, la EdTech en tant que secteur est en train de mourir. Pas parce qu’elle a échoué mais parce que l’IA généraliste l’a rendue obsolète, ce que l’on anticipait déjà il y a plus de 2 ans :
La semaine dernière, certains de mes étudiants de BTS ont créé des applications d’apprentissage des langues meilleures que Duolingo en quelques heures avec Codex 5.3, le modèle qu’OpenAI a sorti le 5 février 2026, le même jour qu’Opus 4.6 d’Anthropic qui me fait passer des nuits blanches.
Des étudiants de première année, sans formation en code, qui produisent en une après-midi ce que des équipes de 200 ingénieurs chez Duolingo mettaient des mois à développer en 2021…

Duolingo l’a compris avant tout le monde. En avril 2025, le CEO Luis von Ahn a annoncé que l’entreprise devenait « AI-first » et remplacerait progressivement ses sous-traitants humains par de l’IA. En janvier 2024, ils avaient déjà licencié 10% de leurs contractors. En mai 2025, ils ont lancé 148 nouveaux cours en un an (tous générés par IA) là où la création manuelle aurait pris une décennie. Le cours de Duolingo, celui qui valait 17 milliards de capitalisation boursière, est désormais réplicable par un étudiant de 19 ans avec un prompt bien formulé.
C’est ça, le « Something Big » de Shumer. Et c’est ça que j’essaie de documenter depuis cinq ans.
Les institutions qui prospéreront demain ne seront pas les plus prestigieuses, les plus anciennes ou les mieux dotées. Ce seront celles qui auront compris comment intégrer éducation, carrière et capital en un seul système cohérent, là où tout le monde continue de fonctionner en silos.
Ces institutions créeront une valeur folle. Les autres mourront lentement, pendant que leurs créanciers liquident leurs positions ou que leurs payeurs ne verront plus leur rentabilité.
Dans cet article (en deux parties) :
Pourquoi le modèle “usine à diplômes” est condamné, et pourquoi le marché l’a compris avant les régulateurs
Ce que l’analyse de Dario Amodei et Matt Shumer ne couvre pas : la fracture de classe
Pourquoi la EdTech est morte, et comment mes étudiants l’ont prouvé avec Codex 5.3
Pourquoi le retail possède les perdants et l’élite possède les gagnants
Les trois systèmes éducatifs français, et pourquoi les passerelles n’existent pas (assez)
Le modèle d’école qui va créer une valeur massive dans les 10 prochaines années





